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Birmanie : Retour sur le coup d’état du 1er février 2021

Depuis le coup d’État en Birmanie survenu le  1er février 2021, les violentes répressions par la junte militaire au pouvoir et la situation du pays continuent de diviser la communauté internationale. Les origines de ce conflit et la lutte pour la démocratie ne sont malgré cela pas des enjeux récents.  

Un conflit datant de l’époque coloniale

La Birmanie a d’abord été une colonie anglaise, mais grâce à l’unification du pays et de l’armée par le général Aung Sang et l’aide du Japon, elle a pu crier son indépendance en 1943. Dû aux cultures multiples présentes dans ce pays, l’unification a été très compliquée à mettre en place.

Cependant, après avoir remporté les premières élections en avril 1947, le général est assassiné ainsi que six de ses ministres, le 19 juillet 1947. Étant le symbole de l’unification birmane, de nombreux conflits ont alors éclaté en Birmanie. Craignant de multiples révoltes, les britanniques ont donné l’indépendance précédemment négociée par le général avant sa mort et ont chargé Thakin Nu de former le premier gouvernement, c’en est suivi dix ans de démocratie.

L’histoire du pouvoir des forces armées birmanes 

La démocratie commençant à se dégrader, Thakin Nu décide de faire appel au général Ne Win en 1960 mais celui-ci trahi le gouvernement et emprisonne tous ses membres. Ainsi, débute la première dictature militaire.

En 1988, une vague de manifestations poussent le général Ne Win à passer le pouvoir au général Saw Maung qui règle le problème des manifestations par un énorme bain de sangs. Mais la fille du général Aung Sang, Aung Sang Suu Kyi, revenant d’un exil pour étudier à Londres, fonde la ligue nationale pour la démocratie ou LND.

En 1990, l’armée pensant pouvoir gagner organise des élections mais la LND les gagne de très loin et accède enfin au pouvoir, mais pas pour longtemps, puisque l’armée décide d’assigné Aung Sang Suu Kyi à résidence et de dissoudre la LND.

Cependant, sous la pression internationale notamment du FMI* et de la Banque mondiale, ils sont dans l’obligation de relâcher Aung Sang Suu Kyi mais ce n’est pas pour autant qu’ils la laissent tranquille. Elle subit une série d’arrestations discrètes et courtes pour qu’elle évite de poser problème à l’armée. De plus, une série de manifestations pousse l’armée à créer en 2010 un gouvernement, une Constitution et la tenue d’élection mais Aung Sang Suu Kyi refuse d’y participer car seulement 7 % des sièges de l’assemblée sont mis en jeu.

L’armée décide donc de créer son propre parti, le parti de la solidarité et du développement de l’union ou USDP, composé essentiellement d’anciens militaires et qui obtient les 93 % de sièges restants. 

L’armée était déjà très impopulaire en Birmanie. Elle a été au pouvoir entre 1962 et 2011. En 1988, les militaires répriment avec une grande brutalité plusieurs épisodes de soulèvement populaire en faveur de la démocratie dans les rues de Rangoun, alors capitale d’un pays qui s’appelait encore Burma (Birmanie). Trois mille personnes tombèrent sous les balles des soldats à l’époque. L’histoire se répète aujourd’hui. L’armée a depuis toujours gardé une place dans le pouvoir, même lors de la transition démocratique. En effet, 25 % des sièges au Parlement étaient réservés à l’armée dans la nouvelle Constitution.

Des élections déterminantes pour la démocratie au sein du pays

En 2012, des élections législatives partielles ont lieu et se jouent encore sur ces 7 % de sièges mais la LND décide quand même de participer et gagne 43 des 45 sièges proposés (ce qui reste très peu comparé à ce que l’armée possède).

La constitution comporte quelques articles qui ont pour unique vocation de bloquer le chemin de Aung Sang Suu Kyi. En effet, l’article 59-F « proscrit a tout candidat ayant un conjoint ou des enfants étrangers d’assumer la responsabilité de président ou de vice président », elle est mariée à un universitaire britannique et a eu 2 enfants avec lui. De plus, pour amender ou modifier la Constitution il faut obtenir 75 % des voix mais celle-ci prévoit aussi que 25 % des sièges sont réservés à des militaires ce qui rend théoriquement la présidence de Aung Sang Suu Kyi impossible.

Le 8 novembre 2015, des élections ont lieu pour renouveler ces 75 % de sièges à l’assemblée que la LND gagne haut la main, grâce à une faille constitutionnelle trouvé par Ko Ni, avocat spécialisé dans le droit constitutionnel et adhérant au parti de Aung Sang Suu Kyi. Elle accède au pouvoir sous le nouveau rôle de chef du gouvernement ce qui lui octroi bien plus de pouvoir que le rôle de présidente. Ko Ni est ensuite assassiné par deux militaires le 29 janvier 2017.

Le 8 novembre 2020, de nouvelles élections législatives ont lieux et le partie de Aung Sang Suu Kyi a de nouveau obtenu la majorité des sièges. L’armée a ensuite réalisé un coup d’état le 1er février 2021 et a arrêté Aung Sang Suu Kyi et plusieurs des principaux représentants du gouvernement. Ainsi, de multiples manifestations éclatent et ont éclaté tous les jours en Birmanie en faveur de la démocratie. On constate des répressions meurtrières de la part de l’armée.

Après de nombreux mouvements de manifestations, la tension entre la junte militaire au pouvoir et les manifestants s’est accrue notamment avec des violences. Un appel à la grève a été fait par un groupe de manifestants, se nommant « Mouvement de Désobéissance Civil ». Ce groupe ne souhaite pas seulement le retour d’Aung San Suu Kyi mais surtout « une fin de la dictature », soit un changement radical du système politique

Un mois après le coup d’Etat militaire, les manifestations continuent en Birmanie et les tensions entre la junte militaire et les manifestants ne diminuent pas. La répression est de plus en plus meurtrière, la police tire à balles réelles, engendrant la mort de plusieurs manifestants depuis le début. Rien que pour le week – end du 28 février 2021, 18 opposants ont été tués. Cette opposition crée un conflit asymétrique et les manifestations à la base pacifiques, risquent de devenir de plus en plus mouvementées.

Les connexions internet ont depuis étaient plusieurs fois coupées en Birmanie, montrant une volonté de durcissement des mesures prises par la junte militaire depuis le coup d’Etat. L’arsenal répressif inclut une loi liberticide sur la cybersécurité qui est également en train d’être mise en œuvre. Ces mesures enfreignent « les principes démocratiques fondamentaux ».

 Aung San Suu Kyi sujette à de nombreuses controverses 

L’ancienne dirigeante de la Birmanie, Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991 représentait et représente toujours la figure politique centrale du pays. Il est toutefois nécéssaire de nuancer son statut de figure de l’opposition non-violente à la dictature militaire. En effet, Aung San Suu Kyi fait l’objet de plusieurs controverses notamment à l’international. Son mutisme et son inaction sur le sort des Rohingyas, une minorité musulmane victime de persécutions en Birmanie, a suscité de nombreux débats, étant en contradiction avec le prix Nobel de la paix qu’elle a reçu quelques années auparavant.

Plusieurs procès sont actuellement ouverts à l’encontre d’Aung San Suu Kyi. Le premier procès a débuté le 1er mars dernier pour corruption, Aung San Suu Kyi aurait reçu 600 000 dollars et plusieurs kilos d’or de pot de vin. Un second procès s’est ouvert le 14 juin dernier pour détention de talkie walkie et non respect des règles sanitaires liées au coronavirus, duquel elle écope de 4 ans de prison, réduit a 2 années par le Président de la junte. De plus, le lundi 10 janvier, elle est condamnée à 4 ans de prison supplémentaires. Cependant, peut-on vraiment qualifier ces procès de justes ?

Les réactions de la communauté internationale

Ce coup d’Etat a suscité de nombreuses réactions à l’échelle internationale. Le lundi 22 mars 2021, l’Union Européenne a entrepris des sanctions envers le général Min Aung Hlaing, pour les répressions meurtrières qu’il ordonne dans son pays. L’armée a aussi libéré le correspondant Birman de la BBC qu’ils avaient précédemment arrêtés le vendredi 19 mars 2021. 

Un mouvement de solidarité démocratique dans les pays asiatiques voisins a vu le jour suite aux événements en Birmanie. L’ Alliance « Thé Au Lait » ou « Milk Tea Alliance », composé de Hong Kong, de Taïwan, de Thaïlande et du Myanmar, est un mouvement de protestation transnational prônant la démocratie et les droits de l’homme, s’opposant alors au régime chinois. Des manifestations de soutien envers les manifestants birmans ont alors eu lieu dans les pays membres de cette alliance. Cette solidarité entre ces pays avec les mêmes aspirations est entretenue.

La Chine est quant-à elle le premier partenaire économique de la Birmanie, étant sa deuxième source d’investissements. Le pays ne s’est pas opposé au coup d’Etat ni au régime actuel, préférant conserver ses relations avec le pays pour accentuer sa domination sur le secteur économique en Asie. L’économie birmane risque de se retrouver complètement dominée par la Chine suite au coup d’Etat. Ainsi, le journaliste économique chinois Cissy Zhou explique que la Chine représente un enjeu majeur dans la situation résultant du coup d’état. En cas d’intervention des États-Unis qui imposeraient des sanctions économiques au pays, la Birmanie se tournerait vers la Chine, qui étendrait ainsi sa domination sur l’espace asiatique, un de ces objectifs. La Chine peut alors prendre économiquement avantage de la situation actuelle en Birmanie.

Le président des Etats-Unis, Joe Biden, a menacé le 1er février 2021 le rétablissement de sanctions vis- à-vis des généraux ayant déclenchés le coup d’Etat. Cette décision représentait le premier « pas » du nouveau chef d’Etat à l’échelle internationale. Cette décision a pour but d’exposer l’hyperpuissance américaine à l’international et l’importance de son intervention dans le conflit. Cette décision permet aussi de s’opposer aux décisions chinoises de non-sanction, la Chine étant d’ailleurs soupçonnée de complicité par rapport au coup d’Etat.

L’expert en droit international Chris Sidoti a fondé un conseil consultatif en soutien à la Birmanie. Il recommande la mise en place de sanctions très ciblées contre les membres de la junte. Selon son constat, « c’est le moment pour les entreprises de prendre position et de rompre tout lien avec l’armée ». Chaque pays démocratique devrait alors être engagé dans la lutte contre la junte militaire, de nombreux manifestants sont morts pour avoir défendu ces valeurs et il est donc important de les soutenir. L’ONU** doit, selon son expertise, appliquer davantage les décisions prises afin d’avoir un réel impact sur la situation du pays.

L’ambassadeur birman à l’ONU a dénoncé le 26 février la junte militaire, réclamant une action de l’institution contre les généraux au pouvoir. Cette prise de parole a fortement été saluée et le soutien apporté aux manifestants également, par le biais d’un signe symbolique birman. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, avait quant-à-lui appelé l’armée birmane à arrêter la répression. L’ONU dénonce la situation en Birmanie apportant un total soutient aux manifestants et demandant la libération de Aung San Suu Kyi.

Ensuite, les multinationales avec leurs activités commerciales qui profitent aux conflits armés doivent cesser leurs activités. En effet, ces multinationales favorisent l’aspect économique au détriment de la vie des habitants du pays, ce qui fait qu’elles acceptent indirectement ce régime. Les entreprises financent la junte si elles continuent leurs activités économiques en Birmanie, renforçant alors son pouvoir. De nombreuses sociétés étrangères sont des usines de Myanmar, qui est contrôlé par l’armée birmane et le général Hlaing, à la tête du coup d’Etat. Ces entreprises internationales contribuent alors à financer l’armée du Myanmar, comme le démontre une étude d’Amnesty International.

La situation actuelle en Birmanie représente un tournant dans la conception de la démocratie à l’échelle internationale. En effet, le Coup d’Etat a montré que même un pays en pleine croissance démocratique pouvait faire un saut en arrière. Les tensions entre l’armée et les civiles ne sont pas récentes pour autant et cet événement n’a rien d’imprévisible si on prend en compte le passé de ce pays. Si la communauté internationale ne lutte pas de manière multilatérale contre ce coup d’Etat, elle prend le risque de voir les valeurs démocratiques menacées dans leurs pays un jour.

Ce mardi 1er février 2022 marque les 1an du coup d’état et de la prise de pouvoir par la junte. Dans plusieurs grandes villes, les rues se retrouvent vide et des applaudissements ont retentis en provocation. La junte a qualifié ces applaudissements de haute trahison, un crime qui peut être passible de plusieurs années de prison.

  • * FMI : Fond Monétaire Internationale
  • **ONU : Organisation des Nations Unies

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